NAGASAKI : LA CHINE AU JAPON

420km. C'est à peu près la distance qui sépare Hiroshima de notre nouvelle destination, Nagasaki, située sur l'île de Kyushu. Nagasaki la cosmopolite est une ville à l'identité très marquée, où les influences culturelles japonaises et étrangères se mêlent joyeusement !
Cette caractéristique est perceptible à travers l'architecture, les spécialités culinaires, l'artisanat local... et aussi l'atmosphère générale de la ville, qui se démarque très nettement de ce que j'ai pu voir ailleurs au Japon. Aujourd'hui, je vous emmène à la découverte des influences chinoises de la ville, à travers trois lieux : le quartier de Chinatown, le temple Sôfuku-ji et le temple Kôshi-byô. Prêts pour une balade aux couleurs de l'Empire du Milieu ?

Temple Kôshi-byô, cour intérieure, Nagasaki

Nous sommes donc le 22 novembre 2017, et me voilà, fraîchement débarquée dans la (petite) gare de Nagasaki. À peine le temps de poser pied à terre que le ton est déjà donné : un grand dragon enroulé sur lui-même, le regard menaçant, se dresse face à moi sur le quai. Une référence au kunchi, le plus important festival de la ville, et à sa célèbre danse du dragon.

Gotochi card challenge, danse du dragon, Nagasaki

Le Nagasaki kunchi a lieu chaque année du 7 au 9 octobre. On dit qu'il fut créé dans les années 1630, en réaction à l'évangélisation croissante de la ville par les missionnaires hollandais. À cette époque, le Japon entre dans sa longue période d'isolement, aussi appelée sakoku (1641-1853) : plus de deux siècles au cours desquels l'accès à l'archipel sera strictement interdit aux étrangers... sauf à Nagasaki.
La danse du dragon n'est pourtant pas une tradition purement japonaise : elle s'inspire de la danse effectuée par les résidents chinois de Nagasaki pour les cérémonies du Nouvel An. La technique est très simple : les danseurs manipulent une grande marionnette flexible représentant un dragon géant, à l'aide de perches positionnées à intervalles réguliers le long du corps de la créature. Pour avoir vu de près l'une de ces marionnettes, je peux vous dire qu'elles sont très réalistes et intimidantes !

Promenade à Chinatown

Depuis la gare de Nagasaki, il faut environ 20 minutes à pied pour rejoindre le quartier de Chinatown, en croisant au passage la petite île artificielle de Dejima (dont je vous parlerai dans un prochain article). Le trajet peut aussi se faire en tramway. Il débouche sur un pont orné de dragons de pierre, donnant sur un grand portique rouge qui marque clairement l'entrée du quartier chinois.

Porte rouge, Chinatown, Nagasaki Rue de Chinatown sous la pluie, Nagasaki
Dragon de pierre, pont de Chinatown, Nagasaki

Chinatown était autrefois le lieu de résidence des marchands chinois qui commerçaient avec l'archipel. La majeure partie de ces négociants étaient originaires de la ville de Fuzhou, capitale de la  province de Fujian (une région côtière située face à l'île de Taiwan).
Des règles très strictes étaient imposées à ces voyageurs étrangers, les obligeant à rester dans le quartier et les empêchant de sortir de la ville la nuit, au risque de se faire arrêter.

Figurine de panda, Chinatown, Nagasaki Plaque d'égout manhole, Chinatown, Nagasaki

Aujourd'hui, ces restrictions ne sont plus qu'un lointain souvenir, et le quartier de Chinatown est un lieu accueillant et vivant, avec ses petites rues commerçantes et ses lanternes qui s'illuminent à la tombée de la nuit.

Le temple Sôfuku-ji

À une dizaine de minutes à pieds depuis le "pont aux dragons", le temple Sôfuku-ji est un véritable Trésor National, à ne surtout pas manquer lors de votre visite ! Ce temple zen a été fondé en 1629 et est dédié aux expatriés originaires (ô surprise !) de la province de Fujian. On le reconnaît aisément à sa magnifique porte, d'un rouge flamboyant, gardée par deux lions de pierre.

Lion gardien, temple Sôfuku-ji, Nagasaki Porte rouge, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Porte rouge, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Billet d'entrée, temple Sôfuku-ji, Nagasaki

Alors que la plupart des temples et sanctuaires japonais sont gratuits, il vous faudra débourser ¥‎300 pour visiter le Sôfuku-ji... sans aucun goshuin à la clé. Dans mon souvenir, l'accueil n'était pas spécialement aimable à la caisse, mais je pense que cette impression m'a surtout frappé par contraste avec l'incroyable sens de l'hospitalité japonais, dont j'ai bénéficié tout au long de mon séjour.
Une fois délesté(e) de son droit d'entrée, on enchaîne immédiatement par un "escalier d'la mort"... à grimper avec prudence par temps de pluie ! Une fois en haut, on accède à la cour principale du complexe, dont deux bâtiments sont classés Trésors Nationaux. Parmi eux, le daiyuhoden (pavillon principal) abrite un autel dédié à Mazu, déesse chinoise de la mer.

Escalier, temple Sôfuku-ji, Nagasaki

Gros avantage de la météo exécrable : il n'y a quasiment personne dans le temple lors de ma visite, et je peux profiter tranquillement des mille-et-un détails architecturaux, sans livrer de duel avec la moindre perche à selfie !

Cour d'entrée, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Chauve-souris bleue, détail de décor, temple Sôfuku-ji, Nagasaki Couloir, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Cour intérieure et daiyuhoden, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Détail d'orfèvrerie, temple Sôfuku-ji, Nagasaki

La pluie battante donne au temple une atmosphère apaisante et mystérieuse. Au sol, les dalles de pierre humides luisent comme les galets dans le lit d'un ruisseau, tandis qu'une énorme carpe de bois, suspendue au plafond de l'un des pavillons, semble prête à s'élancer avec grace.

Cour intérieure sous la pluie, temple Sôfuku-ji, Nagasaki Table et chaises de faïence bleue, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Cour intérieure, temple Sôfuku-ji, Nagasaki
Carpe de bois sculptée, temple Sôfuku-ji, Nagasaki Détail d'un bas-relief à motifs fleuris polychromes, temple Sôfuku-ji, Nagasaki

Sôfuku-ji reste à ce jour l'un de mes grands coups de coeur à Nagasaki : le genre d'endroits qui vous donnent envie d'errer longuement, sans but particulier, votre appareil photo à la main.

Le ちゃんぽん (chanpon)

Avant de poursuivre notre périple, impossible de faire l'impasse sur l'une des grandes spécialités de Nagasaki : le chanpon. Pour rester dans le thème, il s'agit évidemment d'une recette sino-japonaise.

Assiette de chanpon, Nagasaki

Ce plat, qui serait apparu durant la période Meiji (1868-1912), se compose de nouilles servies dans un bouillon à base de porc et de poulet, garnies de légumes, de porc ou de fruits de mer frits dans du lard (merci Wikipédia !^^). Je me suis vraiment régalée (et réchauffée) avec cette recette, qui fait partie des plats les plus populaires de Nagasaki.

Le temple Kôshi-byô

Plus au sud de Chinatown, aux abords de la cathédrale Oura et de Glover Garden (spoiler !), le temple Kôshi-byô est un autre trésor architectural chinois qui vaut le détour ! Il s'agit d'un temple confucéen, qui aurait été bâti par des ouvriers chinois en 1893. Gravement endommagé par la bombe atomique d'août 1945, il rouvre au public en 1967, avant d'être de nouveau rénové en 1982.

Lions gardiens, temple Kôshi-byô, Nagasaki

Le Kōshi-byō a la particularité d'être une petite enclave chinoise en territoire japonais. Le site est donc géré par l'ambassade de Chine à Tokyo, ce qui signifie... que je suis allée en Chine malgré moi !^^ Une expérience qui a un prix : ¥‎600 par adulte. Les chinois sont décidément durs en affaires !

La pluie battante donne au temple une atmosphère apaisante et mystérieuse. Au sol, les dalles de pierre humides luisent comme les galets dans le lit d'un ruisseau...

Plus sérieusement, l'endroit dégage beaucoup de charme, avec son bassin rempli de carpes, ses lions gardiens de pierre et ses ornements colorés... Un vrai bijou architectural, qui tranche avec la sobriété des temples et sanctuaires japonais traditionnels.

Billet d'entrée, temple Kôshi-byô, Nagasaki Toiture, détail, temple Kôshi-byô, Nagasaki
Porte d'entrée, temple Kôshi-byô, Nagasaki Statue dragon chevauché, temple Kôshi-byô, Nagasaki

L'attraction principale du Kōshi-byō est sa cour intérieure, qui abrite pas moins de 72 statues représentant les disciples de Confucius. J'aurais pu passer des heures à photographier leurs visages, tantôt sérieux, tantôt rieurs. Une expérience qui m'a rappelé ma visite du temple Daisho-in de Miyajima, toutes proportions gardées. Les plus curieux trouveront toutes les informations pratiques (en anglais) sur le dépliant touristique officiel.

Statues des disciples de Confucius, temple Kôshi-byô, Nagasaki
Statue d'un disciple de Confucius, détail, temple Kôshi-byô, Nagasaki

En parcourant les recoins du Kōshi-byō, on peut admirer toute la richesse et la finesse de l'art chinois. Le site abrite également un musée, situé juste derrière le bâtiment principal, mais je n'ai pas pris de photos sur place, à cause des vilains reflets sur les vitrines.

Omikuji, temple Kôshi-byô, Nagasaki Autel, temple Kôshi-byô, Nagasaki Statue de lion émaillée, temple Kôshi-byô, Nagasaki

En parcourant les salles remplies de trésors, j'ai pris conscience d'une différence qui me paraît fondamentale, entre savoir-faire chinois et japonais. Peut-être saurez-vous conforter mon impression ? Je me disais qu'au Japon, la beauté d'un objet ne réside pas nécessairement dans sa richesse intrinsèque, mais dans l'application mise à le fabriquer. Les japonais célèbrent avant tout le savoir-faire de l'artisan, la perfection de son geste. Tandis qu'en Chine, c'est davantage le résultat, souvent ostentatoire, qui est apprécié et mis en valeur.
Ce n'est qu'une hypothèse bien-sûr : je n'ai pas la prétention de défendre une thèse sur le sujet ! Mais j'avoue me sentir plus proche de la philosophie japonaise, après avoir longtemps rêvé d'aller en Chine lorsque j'étais adolescente. Quelque part, mon passage à Nagasaki a conforté ce penchant : j'admirerai toujours la culture chinoise millénaire, mais mon coeur appartient au Japon... à jamais.


11 commentaires

  1. Ah Nagasaki... Cette ville est juste trop ouf. J'ai rigolé quand tu parles de l'accueil au Sofukuji, nous le mec dormait carrément dans sa cabine ! On a du le réveiller pour pouvoir payer l'entrée hahaha

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ahaha, je n'ai donc pas rêvé, on est d'accord !^^
      Sur le coup, ça m'a frappé car les japonais sont toujours hyper "carrés" en matière d'accueil, et là je suis tombée sur une dame un peu renfrognée (mais réveillée quand-même). Bref, rien de bien méchant, ça me fait une anecdote supplémentaire à raconter.
      J'avoue que j'adore Nagasaki moi aussi, c'est une ville pour laquelle je n'avais pas d'énormes attentes (contrairement à Hiroshima ou Fukuoka), et finalement j'y ai passé un super moment. J'ai vraiment hâte d'évoquer la suite de mon séjour là-bas :)

      Supprimer
  2. Ça m'a donné envie d'aller à Nagasaki ! En général, je n'aime pas trop visiter les endroits comme les "Chinatown", j'ai l'impression que ça ne vaut pas le coup parce qu'étant d'origine chinoise, je rentre souvent en Chine et donc je me dis tout le temps que je peux revoir ce type d'architecture en Chine. Mais je me rends compte que c'est une erreur de ma part de penser comme ça. Ces endroits sont d'autant plus intéressants à observer parce qu'ils sont le fruit de deux cultures différentes. En conclusion, la prochaine fois, je n'hésiterai plus à aller dans ce genre d'endroits, haha ! C'est un très bel article ! Merci à toi ! :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup Marianne pour ce gentil commentaire :) Effectivement, il est dommage de négliger ce genre de quartiers, qui brillent par leur ambiance haute en couleur ! Pour ma part, je ne trouvais pas grand intérêt (sur le papier) à visiter des sites d'inspiration occidentale, mais j'ai complètement revu mon jugement après ma visite de Dejima : la surprenante fusion de l'architecture japonaise traditionnelle et de la déco d'inspiration hollandaise (mobilier, tapisseries...) m'a convaincue ! Idem pour Glover Garden.
      J'en parlerai prochainement ici :)

      Supprimer
    2. Et merci à toi d'avoir pris le temps de répondre ! :D J'attends cet article avec impatience alors !

      Supprimer
  3. J'aime beaucoup les villes japonaises qui ont été influencées par la présence étrangère, j'avais d'ailleurs adoré Yokohama et Kôbe...
    La ville de Nagasaki me fait de l’œil depuis longtemps et ton article ne fait que confirmer mon envie :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Figure-toi que Yokohama et Kobe me font de l'oeil à moi aussi, nous sommes donc quittes ;)
      J'adore ce mélange d'influences, tout comme toi. Il donne à la ville une identité forte et beaucoup de caractère. S'il peut arriver que certaines villes japonaises se confondent dans mes souvenirs, ce n'est clairement pas le cas avec Nagasaki !^^ Je te souhaite de pouvoir y aller à l'occasion !

      Supprimer
  4. Ooh... cette fin d'article.... c'est si... si beau...!! T_T Je savais déjà que tu avais un talent pour l'écriture mais là... j'adore! ^_^ XD
    J'aimerai bien ajouter ce lieu à ma liste mais... mais quelque chose me gêne. J'aime beaucoup l'architecture chinoise mais... j'aimerai autant la voir en Chine! Pourtant, ce lieu m'attire vraiment. La raison : cette fameuse porte du temple sofuku Ji!!!! Absolument Ma-Gni-Fique! Bon j'arrête mon cirque... je l'ajoute. Mais dans les "pas prioritaire". (Mais bon Sang cette porte! ^^'´ )
    Merci beaucoup Céci pour cette petite balade. Ça fait du bien quand on ne voit que ses cours depuis deux semaines XD

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'adore ton enthousiasme Yo Yo !^^
      Et je comprends ton point de vue, même si je ne le partage pas à 100%. Disons que la spécificité de Nagasaki est clairement ce côté "cosmopolite" qui déroute : il y a les influences chinoises bien-sûr, mais aussi occidentales, et tout ça se mélange pour créer une identité vraiment très spécifique...
      Nagasaki incarne une facette assez singulière du Japon. C'est difficile à expliquer : j'ai l'impression que les japonais ont un don pour s'approprier les influences culturelles étrangères, les assimiler et les transformer. Au final, ils parviennent à en tirer quelque chose de nouveau et, curieusement... très japonais !^^ J'ai beaucoup de mal à mettre des mots sur cette analyse, mais je peux te dire que Nagasaki est clairement l'endroit où je l'ai compris et observé avec le plus d'évidence.

      Supprimer
  5. Il ne faut jamais dire jamais chère Cécilia ;-) Étant allée en Chine et au Japon, je me dis que ces 2 cultures sont bien différentes : l'attitude des locaux, l'architecture, la bienséance... incomparables !
    Merci d'avoir partager ta découverte et ton ressenti !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Aha je veux bien te croire Cécile !^^ La Chine a été l'un de mes gros coups de coeur en Asie. Pour être plus précise : j'ai eu ma période cambodgienne, vietnamienne, thaïlandaise, népalaise, tibétaine et chinoise, avant de me fixer définitivement sur le Japon. J'ai énormément lu sur la Chine à une époque, et sans prétendre tout savoir de cette culture, j'ai fini par décrocher sur des "désaccords" d'ordre esthétiques, moraux et philosophiques.
      Ce que j'ai exploré de la culture chinoise m'a un peu "refroidie", tout bêtement.

      Supprimer